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Cette année, la Journée mondiale du 12 juin contre le Travail des enfants s’est inscrite dans un contexte particulier : la tendance à la baisse du nombre d’enfants au travail observée depuis de nombreuses années est en train de s’inverser. Cette situation s’explique par la pandémie de Covid-19, qui a entraîné la fermeture d’écoles, des destructions d’emplois et une paupérisation accrue. Des années de progrès vont être balayées et les conséquences se feront longtemps sentir dans les pays concernés.

Par une ironie de l’Histoire, la dégradation de la situation sur le front de la lutte contre le travail des enfants coïncide avec l’Année internationale pour l’éradication de ce fléau, qui fut décidée bien avant l’irruption de la pandémie. Le but était d’intensifier les efforts de la communauté internationale.

J’ai commandité au consultant Development International e.V. une étude qui chiffre les responsabilités des consommateurs et entreprises européens dans ce phénomène, et qui ne tient pas compte des récents développements liés au Covid-19. Cet impact a été estimé à 50 milliards € (2019) par l’étude Child Labour Footprint. Autrement dit, nous importons des marchandises issues du travail infantile pour satisfaire nos besoins pour un montant d’environ 100 € par consommateur européen. Si la filière du cacao vient rapidement à l’esprit, c’est essentiellement dans les produits électroniques et les vêtements que le travail des enfants se matérialise (ils représentent ensemble 80 % du fardeau imputable aux Européens).

L’étude montre que la Chine, mais aussi le Brésil et l’Indonésie, des pays avec lesquels l’UE finalise des accords de commerce controversés pour des questions de déforestation ou de violation des droits humains, sont parmi les principaux pays pourvoyeurs de main-d’œuvre infantile. Pourtant, cette question n’a pas été mise sur la table par les représentants européens durant les négociations de ces partenariats, ni même durant l’étape de l’analyse d’impacts qui est un préalable à tout accord de ce genre !

Des conséquences sur l’emploi en Europe

En 2019, la Présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a livré un fort plaidoyer traduisant une tolérance zéro à l’encontre du travail des enfants. Ce problème ne devrait pourtant pas être laissé à la seule politique de coopération et de développement. Étant donné que l’UE est le premier importateur mondial, elle devrait employer ses instruments de politique commerciale, bien plus imposants. Pourtant, la toute récente stratégie commerciale de la Commission ne fournit aucune indication quant à comment endiguer ce fléau.

Le recours au travail des enfants peut aussi être une source de concurrence salariale déloyale détruisant des emplois en Europe. Ainsi, aux 35 milliards € d’importations de Chine liées à du travail infantile correspondraient à pas moins de 700.000 postes en Europe (en supposant un coût salarial brut de 50.000 € par an).

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les chercheurs ne plaident pas en faveur d’une interdiction d’accès au marché européen pour tous les produits concernés. Cela risquerait de pousser les enfants vers des activités plus informelles et dangereuses dans les pays qui ne peuvent rendre cette interdiction effective et qui ne fournissent aucune alternative crédible, comme l’éducation ou une protection sociale de base. La Chine, le Brésil et l’Indonésie, par contre, sont trois pays membres du G20 qui sont suffisamment riches pour améliorer eux-mêmes le bien-être de leur population. Dans ce cas, l’UE ne devrait pas montrer de scrupules à activer des sanctions, comme le font les États-Unis.

Des solutions existent

L’étude envisage plusieurs options politiques. Complémentairement à la future législation sur les responsabilités sociétales des entreprises internationales, notre arsenal juridique pourrait être enrichi par une interdiction ciblée des importations. Les États-Unis ont déjà recours à cette politique dans le cas d’un soupçon fondé de recours au travail des enfants, à moins que l’importateur n’apporte la preuve du contraire.

Les chercheurs plaident également pour un renforcement du chapitre consignant les engagements sociaux et environnementaux des pays parties à un accord de commerce. Celui-ci devrait veiller, par le biais d’une feuille de route avec des dates-butoirs, à ce que les adultes et parents, tout particulièrement les femmes, perçoivent des salaires décents et travaillent dans de meilleures conditions.

Enfin, l’UE pourrait s’inspirer des accords de partenariats mis au point pour lutter contre la déforestation illégale. Un modèle de licence négocié bilatéralement avec les pays exportant des biens dont la production fait appel à du travail infantile pourrait être imaginé pour améliorer les normes en matière de gouvernance et de respect de la loi dans les pays partenaires.
Nous n’avons aucune excuse pour ne pas agir. Des solutions sont sur la table. La Commission européenne doit déposer des textes avant la fin de cette Année internationale pour l’éradication du travail des enfants.

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