Il s’agit d’un enjeu crucial car la population mondiale devrait s’accroître de 2 milliards de personnes (+30%) d’ici à 2050. Le récent rapport de l’IPBES, le « GIEC de la biodiversité » pointait récemment que la déforestation sera responsable de la disparition d’un million d’espèces au cours des prochaines décennies, sans même parler du déplacement de populations autochtones. Plus de 50 millions d’hectares de forêts ont disparu de la surface de la Planète depuis 2010. Cela correspond à la superficie de l’Espagne… Or, 80 % de la déforestation s’expliquent par la production de denrées alimentaires. On ne peut donc pas conclure à un franc succès de l’engagement pris cette année-là par l’agrobusiness pour une déforestation nette zéro d’ici à 2020.

L’UE doit s’attaquer vigoureusement à ce phénomène car les initiatives volontaires et l’autorégulation ne fonctionnent manifestement pas. Cela pourrait se faire par l’inscription de dispositions environnementales et sociales contraignantes et en phase avec l’Accord de Paris, les Objectifs de Développement Durable et les messages du rapport de l’IPBES dans les accords de libre-échange négociés avec nos partenaires sous peine de suspension immédiate. A l’heure où l’UE envisage toujours un renforcement des relations commerciales avec les pays du Mercosur (dont le Brésil d’un Bolsonaro qui méprise ouvertement les droits des indigènes et le rôle de poumon vert de la Planète joué par la forêt amazonienne), une telle évolution serait particulièrement bienvenue. Une autre piste envisageable consisterait à affiner la mise en oeuvre de la directive sur les informations non financières que doivent communiquer les grandes entreprises, dans les domaines de la diversité mais aussi des conditions sociales et environnementales de leurs productions. Dans la foulée des lignes directrices publiées par la Commission européenne pour préciser certaines dispositions, on pourrait ainsi concevoir des dispositions spécifiques pour le secteur agro-alimentaire et que les multinationales soient tenues de garantir que leurs sous-traitants opèrent dans des conditions durables. Enfin, plus aucun fonds européen ne devrait bénéficier aux entreprises qui se rendent coupables de la déforestation.

Plastique dans le ventre et « chimigate »

Comme si les dégâts causés par la déforestation ne suffisaient pas une étude menée par l’université de Newcastle (Australie) pour le compte de WWF et condensant une cinquantaine d’études plus spécifiques, révèle que chaque être humain avalerait en moyenne 5 grammes de plastique par semaine, l’équivalent du plastique contenu dans une carte de crédit ! Les origines de ce plastique sont multiples. Nous pensons d’abord à celui que les Hommes rejettent dans la nature au plus grand mépris des écosystèmes et des espèces qui finissent par les absorber avant de se retrouver dans nos propres assiettes (la présence de microplastiques est la règle plus que l’exception dans les marques de sels marins et est également avérée dans les moules, huîtres et autres fruits de mer ; du fait de l’aggravation de la pollution océanique, ce phénomène ne pourrait que prendre davantage d’ampleur). Autre source du plastique ingéré: les machines de traitement de la nourriture, les emballages destinés à transporter et à préserver les propriétés organoleptiques des aliments mais aussi les cosmétiques et les textiles qui dégagent des microparticules de plastiques qui ne sont pas perceptibles à l’oeil nu. L’étude australienne révèle que la principale source de contamination au plastique est l’eau potable. Les chercheurs mettent en garde contre l’effet inflammatoire des fibres de plastique sur l’appareil respiratoire.

Leur avertissement se double du cri d’alarme poussé récemment par l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA). Celle-ci supervise notamment la mise en oeuvre de REACH. L’ECHA rapportait que 71 % des substances chimiques fabriquées en Europe présentent des lacunes en matière de tests ou d’informations sur leur dangerosité éventuelle au point que le patron de cette Agence se déclare « très inquiet » et évoque un « dieselgate pour l’industrie chimique ». Pour rappel, cette législation fut adoptée en 2007 pour éviter que des substances toxiques ou dangereuses pour la santé des humains ou des animaux ne soient mises sur le marché. Comme dans le cas du dieselgate, il semblerait que ce soit le laxisme des Etats membres qui permette aux entreprises du secteur de se sentir libre de ne pas respecter les obligations prescrites par REACH. Si tous les produits mis en cause ne touchent pas directement au système alimentaire, c’est bien le cas d’un nombre important d’entre eux.

Enfin, le chlorpyrifos vient s’ajouter à cette liste déjà peu ragoutante. Il est aujourd’hui prouvé que ce neurotoxique et perturbateur endocrinien provoque de lésions cérébrales chez les nouveaux-nés et peut être une cause d’autisme ou de troubles de l’attention notamment. Il est tellement insidieux que, par le biais de la libre circulation des marchandises (alimentaires), on le retrouve même dans les pays où il est interdit! On en reparlera dans les prochaines semaines lorsque l’EFSA remettra aux experts des Etats membres son avis qui auront à se prononcer sur le prolongement de son autorisation ou son interdiction.

Le Parlement européen a remporté lors de la précédente législature une importante victoire en réformant le règlement de l’UE relatif à « la transparence et la durabilité de l’évaluation des risques de l’UE dans la chaîne alimentaire ». L’un des enjeux de cette législation est d’améliorer la transparence sur le processus d’évaluation des risques et d’autorisation au sein de l’UE. Elle prévoit la création d’un registre public des études commandées par l’industrie et que celle-ci devra renseigner à la Commission et l’obligation pour l’Agence européenne de la sécurité alimentaire (EFSA) de rendre publique une quantité plus grande de données. Le nouveau texte qui s’appliquera à la législation alimentaire européenne et couvrira également les pesticides, OGM, additifs alimentaires et nouveaux aliments établit donc davantage de clarté sur la gestion des risques, d’autant que les études qui seraient stoppées parce que leurs conclusions seraient défavorables aux industriels jouiront d’une certaine publicité. Mais, il faut aller plus loin encore au cours de cette législature-ci pour protéger les consommateurs et pour élever leur prise de conscience quant aux effets désastreux de l’agrobusiness et de l’utilisation excessive et mal contrôlée de plastique de manière à garantir la viabilité de la Planète. Gageons que la révision de la législation relative aux matériaux destinés à entrer en contact avec les denrées alimentaires qui, après une consultation publique, fera l’objet d’une proposition de la Commission au début de l’année prochaine permettra d’avancer dans cette direction.