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On se souvient tou.te.s des feux de forêts qui ont ravagé l’Amazonie durant l’été 2019. La perspective (puis la réalité) d’un 2ème confinement a détourné notre attention des feux qui sévissaient il y a peu avec une violence particulière : les feux ont été plus de deux fois plus nombreux le mois dernier (17.326) qu’en octobre 2019 (7.855) alors que ce mois offre généralement un répit grâce aux pluies. Leur couverture géographique est préoccupante également puisqu’ils s’étendent à des zones où résident des populations autochtones particulièrement démunies. Outre la dévastation du milieu naturel, les cendres polluent l’eau et la rendent impropre à la consommation.

En juillet, le gouvernement brésilien avait imposé une interdiction de 4 mois des feux et avait envoyé l’armée mais cela n’a pas empêché que les feux atteignent un nombre record jamais observé en 30 années de relevé dans certaines régions.

Mais les feux ne connaissent pas de frontières et, au-delà de l’Amazonie, c’est toute l’Amérique du Sud qui est touchée : la forêt de Gran Chaco qui s’étire sur l’Argentine, la Bolivie et le Paraguay, les terres humides de Pantanal (Brésil et Paraguay) et de Parana Delta (Argentine) paient un lourd tribut également.

Les Européens avaient un peu haussé le ton à l’égard de Jair Bolsonaro qui : soit minimisait, soit niait la gravité des feux, des déforestations, snobait la perte de biodiversité et se moquait des répercussions sur les populations autochtones. Son attitude, ses politiques et l’ampleur des dégâts avaient culminé dans l’opposition annoncée du Président Macron, de la Chancelière Merkel, puis du Parlement européen envers l’accord entre l’UE et les pays du Mercosur. Je vous en parle assez régulièrement.

Le Parlement est bien conscient que si la critique est facile, il est aussi de notre devoir à nous, Européen.ne.s, d’agir car selon les estimations, la consommation de l’Union (l’huile de palme, la viande, le soja, le cacao, le maïs, le bois, le caoutchouc mais aussi le coton, le café, la canne à sucre, le colza et les crevettes provenant des mangroves) contribue pour 10 % à la déforestation mondiale.  C’est en ce sens que les eurodéputés ont adopté récemment une résolution destinée à la Commission européenne avec des recommandations pour qu’elle façonne de manière adéquate sa future législation visant à enrayer et inverser la déforestation dont l’Union est responsable à l’échelle mondiale.

Les eurodéputés demandent à la Commission de présenter une proposition accompagnée d’une analyse d’impact, relative à un cadre juridique de l’Union fondé sur la diligence raisonnable obligatoire, et sur des exigences en matière d’établissement de rapports, de divulgation et de participation des tiers, ainsi que sur la responsabilité et les sanctions en cas de non-respect des obligations par toutes les entreprises qui mettent pour la 1ère fois sur le marché de l’Union des produits de base ou des produits dérivés entraînant des risques pour les forêts et les écosystèmes, et sur l’accès à la justice et à des recours pour les victimes de la violation de ces obligations. Il convient d’imposer des obligations en matière de traçabilité aux négociants qui opèrent sur le marché de l’Union, notamment en ce qui concerne l’identification de l’origine des produits de base et des produits qui en sont issus lors de leur mise sur le marché intérieur de l’Union, afin de garantir des chaînes de valeur durables et sans déforestation, conformément à l’annexe de la présente résolution. Celle-ci souligne que le même cadre juridique devrait aussi s’appliquer à toutes les institutions financières qui sont agréées dans l’Union et qui fournissent des fonds à des entreprises qui récoltent, extraient, produisent, transforment ou négocient des produits de base ou des produits dérivés présentant un risque pour les forêts et les écosystèmes. Un tel cadre juridique de l’Union devrait également être étendu aux écosystèmes riches en biodiversité et présentant un important stock de carbone, autres que les forêts : tels que les écosystèmes marins et côtiers, les zones humides, les tourbières ou les savanes, afin d’éviter que la pression ne soit déplacée vers ces paysages.

Le Parlement demande en toute logique à la Commission de garantir que « tous les futurs accords de commerce et d’investissement comportent des dispositions juridiquement contraignantes et exécutoires, y compris des dispositions liées à la lutte contre l’exploitation illégale des forêts et de lutte contre la corruption, afin de prévenir la déforestation et la dégradation des forêts, ainsi que la destruction et la dégradation des écosystèmes ». Ce signal tombe bien alors que la Commission planche sur sa nouvelle stratégie commerciale qui est attendue pour le début de l’année prochaine. Je rappelle que le nouveau gouvernement fédéral a pris le même engagement dans son accord de gouvernement.

Enfin, et parce que la déforestation a des implications directes sur les populations concernées, les produits de base présentant un risque pour les forêts et les écosystèmes mis sur le marché de l’Union « ne devraient pas être récoltés, extraits ou produits à partir de terres obtenues ou utilisées en violation des Droits humains inscrits dans les législations nationales, ni des droits exprimés » dans des textes internationaux (comme les droits des peuples autochtones et des communautés locales, le droit à l’eau, le droit à la protection de l’environnement et au développement durable, le droit de défendre les Droits humains et l’environnement sans faire l’objet d’aucune forme de persécution ou de harcèlement, l’accès à la terre ou à la propriété des terres). Plus de 300 personnes ont été tuées dans des conflits liés aux ressources et à l’utilisation des sols dans la seule région amazonienne au cours de la dernière décennie…

Une avancée qui contredit pourtant – et malheureusement – la stratégie que le Parlement européen entend consacrer aux forêts européennes dans son rapport sur la stratégie forestière européenne adopté trois semaines plus tôt. Celui-ci porte sur ce qu’il faut faire pour reboiser l’Europe. Mon groupe a voté contre ce rapport parce qu’il consacre une vision utilitariste des forêts, celles-ci n’étant pas considérées comme bien commun ou pour elles-mêmes mais comme matière première et secteur économique.

Nos forêts sont une ressource naturelle indispensable à la préservation de la biodiversité, jouant un rôle écosystémique et offrant un bien-être aux individus qui les parcourent. À l’opposé de la position des eurodéputés (tous groupes confondus) issus de la commission de l’Environnement, le rapport qui reflète les conceptions de ceux qui composent la commission de l’Agriculture (en ce compris Marc Tarabella) demande le développement de la biomasse pour la production énergétique ; une aberration totale. Il n’est pas question non plus de mettre un terme aux coupes rases. Les forêts primaires, puits de carbone, sont à peine mentionnées… La part belle est faite à la gestion des forêts.

Le 1er rapport, en revanche, est explicite : les forêts primaires sont irremplaçables et leur perte ne saurait être compensée par une approche fondée sur de nouvelles forêts”

Oserait-on parler d’une fâcheuse tendance à la schizophrénie parmi les eurodéputés ? Lorsqu’il est question des forêts dans le reste du monde, on peut se montrer strict et donner des leçons mais lorsqu’il s’agit des forêts européennes, une majorité cède aux sirènes de l’agro-foresterie. 

Il ne nous reste plus qu’à attendre la proposition législative de la Commission européenne pour savoir quelle vision l’aura emporté sur l’autre et si, une fois de plus, le Pacte vert européen est bien la colonne vertébrale de l’action européenne, tant dans ses politiques intérieures qu’extérieures.

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