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La pandémie de Covid-19 nous affecte tou.te.s, y compris le secteur agroalimentaire. L’impact de cette crise dépendra largement des mesures prises par l’UE et les États membres.

Cette « réponse d’urgence » est absolument nécessaire et doit être rapide et décisive : les agriculteurs, les ouvrier.e.s agricoles et les employé.e.s du secteur alimentaire, y compris dans le commerce de détail, doivent être pleinement soutenu.e.s et leur santé et leurs droits protégés. Les denrées alimentaires doivent continuer à circuler dans l’UE pour éviter les pénuries et pour maintenir l’un des aspects les plus fondamentaux de la solidarité de l’UE. Il serait impensable qu’un État membre bloque le flux de nourriture ou en thésaurise. Les banques alimentaires, qui s’épuisent hélas rapidement, ont besoin d’un approvisionnement urgent. Les secteurs les plus touchés – qu’il s’agisse des producteurs de fruits et légumes frais ou des agriculteurs qui approvisionnent des restaurants ou des marchés de plein air – doivent recevoir une aide par tous les moyens disponibles, notamment via les fonds de la PAC, les fonds d’urgence et les mesures nationales.

Mais tout cela ne suffira pas. La crise actuelle met en lumière les nombreuses failles du système alimentaire de l’UE. Et si certain.e.s préfèrent détourner le regard, dépenser toujours plus d’argent et espérer que tout aille pour le mieux (spoiler: cela ne fonctionnera pas), nous préférons, quant à nous, jeter un regard honnête sur la situation et en tirer les conclusions nécessaires.

La sécurité alimentaire de l’UE est plus fragile que nous le pensons

L’un des problèmes majeurs mis en évidence par cette crise est la fragilité de la sécurité alimentaire de l’UE. Bien que l’Union soit un exportateur net de denrées alimentaires et possède une grande variété de sols et de climats, des tensions importantes en termes de production alimentaire ont été créées par des blocages au sein de l’espace Schengen.

Des milliers de tonnes d’aliments pour animaux sont importés chaque année d’Amérique du Nord et du Sud : soja, colza, tourteaux de tournesol, etc., pour la plupart génétiquement modifiés. Le moindre problème aux frontières peut entraîner des difficultés pour les agriculteurs à nourrir leurs animaux, avec une série de conséquences en chaîne : perte de production, graves problèmes économiques, détérioration du bien-être animal et, par conséquent, de la santé des bêtes. Il faut bien aussi que ces animaux soient abattus quelque part. Pourtant, même si la production de l’UE a augmenté ces dernières années, le nombre d’abattoirs dans l’UE n’a cessé de diminuer ; ce qui signifie que des animaux vivants sont transportés dans des camions dans toute l’UE, et même au-delà. Les camions étant filtrés aux frontières, certains animaux doivent attendre jusqu’à 24 heures dans des conditions terribles. C’est insupportable.

Mais le secteur animal n’est pas le seul concerné : les engrais, dans les premiers temps du confinement, n’ont pas été considérés comme un besoin urgent et ont été bloqués aux frontières, menaçant ainsi la production agricole européenne fortement dépendante des intrants. Ce qui est absurde, étant donné que certaines régions de l’UE dédiées à la production animale souffrent par ailleurs d’un énorme excédent d’excréments d’animaux, qui pourrait tout à fait être utilisé en lieu et place de ces engrais importés de l’autre bout du monde !

Pendant ce temps, alors que la pandémie occupe tous nos esprits, le changement climatique et l’effondrement des écosystèmes se poursuivent, hélas. L’agriculture contribue et souffre, en même temps, de ces deux crises, qui menacent notre capacité de production alimentaire et encouragent la propagation des agents pathogènes.

L’agriculture industrielle comme vecteur d’agents pathogènes

« L’agriculture industrielle est une maladie », déclarait le commissaire Wojciechowski lors de sa première audition controversée devant le Parlement européen l’année dernière. Cela peut sembler exagéré, mais ce n’est pas si loin de la vérité.

En effet, les modes de production industrielle actuels augmentent le risque de propagation des zoonoses qui peuvent, dans certains cas, affecter les humains. Ils contribuent également à accroître l’antibiorésistance qui est considérée comme la menace sanitaire la plus importante aujourd’hui et pour les années à venir.

Sans spéculer sur les origines de la crise actuelle, il ne fait aucun doute que les crises antérieures, comme la grippe aviaire et porcine, étaient liées à l’élevage industriel. Nos structures commerciales actuelles, basées sur la mondialisation des échanges, peuvent, par conséquent, entraîner un risque accru de propagation de ces maladies.

L’homme, dès lors, fait face à une double menace : un risque pour notre approvisionnement alimentaire en cas de zoonoses et un risque pour la santé humaine si le virus peut se transmettre des animaux aux humains.

Comment la nouvelle stratégie de la ferme à la fourchette peut-elle remodeler notre système alimentaire ?

Ce que ces événements démontrent, c’est que le recours à des chaînes d’approvisionnement mondialisées, basées sur de très longues distances, affaiblit inutilement notre sécurité alimentaire. Il est grand temps que la production alimentaire soit repensée au niveau local, en gardant à l’esprit la notion d’équilibre : plus de production animale surdimensionnée, insoutenable pour la production agricole locale, en particulier la production de fourrage et les zones de pâturage ; plus d’animaux vivants transportés pendant des durées malsaines.

Un équilibre doit également être recherché pour les chaînes d’approvisionnement : ce n’est qu’avec une diversité de points de vente locaux que nous pourrons éviter une concentration de consommateurs dans les mêmes espaces surpeuplés, tout en leur évitant de parcourir de longues distances afin d’acheter de la nourriture.

La crise nous montre qu’il est absolument urgent de s’éloigner des modèles d’agriculture industrielle et de soutenir pleinement des systèmes plus résilients, moins gourmands en ressources et moins dépendants des intrants, tels que l’agroécologie et l’agriculture biologique.

Heureusement, ces objectifs sont destinés à être – en partie – intégrés dans la future stratégie « De la ferme à la fourchette » proposée par la Commission européenne, qui n’est autre que la partie du Green Deal européen dédiée à l’alimentation. La situation actuelle montre clairement pourquoi nous avons besoin de cette stratégie pour protéger et améliorer notre agriculture, nos forêts et notre pêche, en remédiant aux défauts qui menacent notre capacité de produire des aliments au sein de l’UE. Telle est la position adoptée par 16 député.e.s européen.ne.s Verts / ALE dans une lettre écrite au commissaire Timmermans en mars.

La stratégie de la ferme à la fourchette est nécessaire pour redonner un sens aux politiques d’incitations, pour responsabiliser les agriculteurs et les pêcheurs dans leur travail, afin que le tout soit dirigé vers la mise en place de systèmes alimentaires durables – une transition qui est nécessaire à la fois pour la nutrition et pour la continuité dans les entreprises des agriculteurs. À l’avenir, nous ne pourrons garantir la sécurité alimentaire que si nous apprenons à travailler dans les limites de nos ressources planétaires et régionales – sans cela, la sécurité alimentaire d’aujourd’hui n’aura plus de sens demain. Cela ne peut naturellement réussir que si de nouvelles opportunités sont offertes aux paysan.ne.s, notamment accéder à des marchés locaux plus nombreux et de meilleure qualité, réduire leurs coûts et rendre leur production plus profitable, et surtout, être fier.e.s de leur travail.

L’urgence est réelle – non parce que le cours d’une épidémie serait un moment optimal pour changer nos systèmes (ce n’est pas le cas), mais parce que c’est le bon moment pour élaborer l’après-crise. La publication de cette stratégie « De la Ferme à la fourchette » est indispensable pour éclairer les négociations de la future politique agricole commune qui se poursuivent comme si de rien n’était. Espérons qu’elle leur serve de boussole. Car à laisser ces négociations se conclure sur la base de l’ancien monde et engager le deuxième plus gros budget de l’UE pour sept années supplémentaires de dépenses néfastes, nous prendrions le risque de tomber tête la première dans la prochaine crise, dans un état encore plus faible que celui dans lequel nous sommes actuellement. Pour notre alimentation, notre santé et celle de notre agriculture, nous ne pouvons nous le permettre.

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